Offre anormalement basse — répondre à la demande de justification sans perdre le marché
Comment fonctionne la procédure de l'offre anormalement basse (art. L2152-5, L2152-6, R2152-3 à R2152-5 CCP) et comment construire une réponse qui tient devant l'acheteur, et devant le juge.
Il est 16h40. Camille relit pour la troisième fois le courrier reçu ce matin sur le profil acheteur. Objet : « Demande de précisions et justifications — suspicion d’offre anormalement basse ». Délai de réponse : huit jours. Le marché, c’est 1,4 million d’euros de terrassement et VRD. L’offre est bien classée. La première, même.
Et maintenant, l’acheteur demande de prouver que le prix tient.
Le bordereau fait quarante pages. Le mémoire technique, soixante. Quelque part là-dedans se trouve la réponse. Camille appelle Julien, le conducteur de travaux. Julien était en congés la semaine du chiffrage.
Personne ne se souvient exactement pourquoi le poste « évacuation des déblais » était à ce prix-là.
Ce que la loi appelle vraiment une OAB
Une offre anormalement basse, ce n’est pas une offre pas chère. C’est une offre « dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché ». La définition est à l’article L2152-5 du Code de la commande publique. Deux conditions. Cumulatives.
Un prix bas ne suffit pas. Il faut qu’il soit manifestement sous-évalué. Et qu’il mette en danger l’exécution.
C’est important parce que beaucoup de soumissionnaires confondent les deux. Être moins cher que la concurrence n’est pas une faute. C’est le but.
L’article L2152-6 ajoute l’obligation de l’acheteur : détecter ces offres, puis exiger des précisions avant tout rejet. Il ne peut pas écarter l’offre dans son coin. Il doit ouvrir une procédure contradictoire. C’est une obligation absolue, quel que soit le montant du marché.
L’absence de demande préalable de justification rend le rejet irrégulier. Ça, c’est la protection du soumissionnaire.
Le courrier que Camille tient en main
L’acheteur n’est pas obligé de poser des questions précises. Le Conseil d’État l’a confirmé encore le 23 décembre 2025 (Eurométropole de Strasbourg, n° 507574), dans la lignée de sa décision du 14 mars 2023 (Grand Cahors, n° 465456) : le pouvoir adjudicateur sollicite « toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé », sans être tenu de poser des questions spécifiques.
Traduction pour Camille : une demande générale suffit. La charge est sur elle. C’est à elle de décider ce qu’il faut prouver.
Ce qui rend le courrier vague d’autant plus dangereux. Un acheteur peut écrire trois lignes. La réponse, elle, doit être chirurgicale.
Ce qui se justifie, concrètement
L’article R2152-3 liste les éléments que l’acheteur peut prendre en considération. La liste n’est pas fermée, mais c’est la grille de lecture :
- le mode de fabrication des produits, les modalités de la prestation, le procédé de construction ;
- les solutions techniques adoptées, ou les conditions exceptionnellement favorables dont dispose le soumissionnaire ;
- l’originalité de l’offre ;
- la réglementation environnementale, sociale et du travail sur le lieu d’exécution ;
- l’obtention éventuelle d’une aide d’État.
Pour le terrassement de Camille, ça veut dire des choses très concrètes. Vous possédez vos engins au lieu de les louer ? C’est une condition favorable. Vous avez un accord gratuit avec une plateforme de traitement des gravats à dix kilomètres du chantier ? C’est un coût réduit, justifiable. Vous êtes implanté depuis trente ans dans le secteur ? L’expérience compte.
Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont les éléments qu’un juge a pu retenir pour censurer un rejet d’OAB, parce que l’acheteur ne les avait pas suffisamment pris en compte.
La justification gagnante est presque toujours la même : des sous-détails de prix. Le décomposé. Le coût horaire réel, le rendement réel, l’amortissement réel du matériel. Pas une déclaration d’intention. Des chiffres qui se vérifient.
L’erreur qui coûte le marché
L’erreur classique : répondre par une affirmation au lieu d’une démonstration. « Nos prix sont compétitifs grâce à notre organisation. » Ça ne vaut rien.
Dans l’affaire de décembre 2025, le soumissionnaire s’était borné à invoquer la mutualisation de moyens permise par un autre marché, sans fournir les sous-détails de prix demandés. L’acheteur a jugé l’explication insuffisante : les lieux d’exécution différaient, les volumes différaient, la durée n’était pas comparable. Le Conseil d’État a confirmé le rejet.
Le juge ne refait pas le calcul à votre place. Son contrôle est limité à l’erreur manifeste d’appréciation. Autrement dit : l’acheteur a une large marge. Si votre justification est faible, vous ne serez pas rattrapé au contentieux.
Deux points techniques qui changent la défense :
Le caractère anormalement bas s’apprécie au regard du prix global, pas d’un poste isolé (CE, 13 mars 2019, Sté Sepur, n° 425191). Si l’acheteur attaque trois lignes du bordereau, vous pouvez répondre sur l’équilibre d’ensemble.
Et le silence vaut rejet. Ne pas répondre dans le délai, c’est offrir l’OAB à l’acheteur sur un plateau.
Pourquoi Camille a perdu deux heures
Le vrai problème de Camille n’est pas juridique. Il est documentaire.
La justification existe. Les engins sont à elle. L’accord gravats est réel. Le rendement est tenable. Mais la trace de tout ça est éparpillée : un mail de Julien, une version du bordereau qui n’est pas la version déposée, un sous-détail dans un classeur qu’elle n’arrive plus à rouvrir.
Reconstituer le raisonnement de prix après coup, sous huit jours, à partir d’un dossier qu’on a assemblé dans l’urgence trois semaines plus tôt — c’est ça, le piège. Pas le prix. La mémoire du prix.
C’est exactement le trou que comble un dossier de soumission tenu proprement : versions figées, historique immuable, sous-détails rattachés à la pièce déposée, et non à une boîte mail. Quand la demande de justification arrive, vous ouvrez la version exacte qui a été remise. C’est le genre de continuité qu’un outil comme Steinlog rend possible par construction.
Ce qu’il reste à faire
La demande de justification n’est pas une accusation. C’est une porte. L’acheteur est tenu de vous la laisser franchir avant tout rejet. La plupart des offres écartées comme anormalement basses ne le sont pas parce que le prix était faux.
Elles le sont parce que personne, le huitième jour, n’a su expliquer d’où venait le prix.
Camille a fini par retrouver le décomposé. Il était bon. Elle a répondu poste par poste, chiffres à l’appui, en s’appuyant sur la propriété des engins et l’accord gravats.
L’offre a tenu. Le marché aussi.
La prochaine fois, elle ne cherchera pas deux heures.